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Mercredi 24 juin 2009 3 24 /06 /Juin /2009 19:08
                                         L'amour est un poison

   

La jeune fille se pencha par-dessus le balcon, en équilibre instable sur un pied.

-          - Marie-Alice, voyons, revenez vous assoir ! la gronda sa nourrice.

La jeune fille ne l’écouta pas, et se pencha de plus belle. Quelques mois auparavant, elle serait retournée s’assoir sagement, en rougissant, et se serait excusée, mais les choses avaient bien changé.

Pourtant, Marie-Alice avait tout pour être heureuse : son père, riche marquis, lui passait presque tous ses caprices, et elle faisait la joie de son entourage par sa beauté et son élégance.  Oui, Marie-Alice avait vraiment tout pour être heureuse, si ce n’est qu’elle était une fille. Fille unique, certes, mais fille quand même, ce qui signifiait que ce serait son père qui lui choisirait son époux.

Cette idée ne la révoltait pas. Depuis son plus jeune âge, elle était promise au fils d’un riche seigneur voisin, et, de toute façon,  elle ne pensait pas que l’on pouvait se marier par amour, cela ne se faisait pas. Sauf chez les paysans, bien sûr, et encore.

Tout cela a pourtant bien changé le jour où elle a rencontré Arthur.

 

Arthur n’était pas laid, loin de là. Il était juste sale et mal coiffé mais, même bien habillé, il était hors de question que l’on voit Marie-Alice traîner avec un paysan. Pourtant, ce garçon l’avait intrigué: en se penchant une énième fois à la fenêtre du carrosse bringuebalant de ses parents,  elle avait observé avec curiosité ce garçon qui, pas très habilement, tentait de voler la bourse d’un passant. Puis il avait levé les yeux, et aperçu la jeune fille. Cette dernière avait d’abord été choquée qu’il ne détourne pas les yeux devant elle, comme tous les « êtres inférieurs ».  Puis sa curiosité l’avait emporté, et elle était revenue quelques jours plus tard revoir le garçon et ses grands yeux pers. Depuis ce moment, ils se voyaient en cachette le plus souvent possible, ou s’envoyaient des messages par l’intermédiaire d’une servante au bon cœur. En effet, Arthur savait lire et écrire, un mystère de plus pour Marie-Alice.

Au fur et à mesure des semaines, Marie-Alice sentait monter en elle un sentiment inextricable: elle avait une boule dans la poitrine au moment de le quitter, elle pleurait parfois des heures en pensant à lui mais, pourtant, elle n’était heureuse qu’en sa présence…

 

Un jour, son père la fit demander, et lui annonça une « grande nouvelle ».

-          Marie-Alice … Tu vas avoir 16 ans bientôt… Et j’ai pensé qu’il serait temps pour toi de te marier, de fonder une famille comme toutes les filles de ton âge, dit son père, en cherchant les mots justes pour ne pas la brusquer.

Marie-Alice acquiesça distraitement, songeant encore au billet doux que lui avait fait parvenir Arthur quelques heures auparavant.

-          Tu le sais, nous t’avons promise à un riche héritier, poursuivit-il. Il va avoir 17 ans, et il a hâte de te rencontrer. Je…

-          Pardon ? Un riche héri… Ne me dîtes pas que je vais me marier, père !

-          Mais… Je…

-          Non, je ne veux pas ! Je ne veux pas ! cria-t-elle en sentant les larmes envahir ses yeux.

Son père resta interloqué quelques instants, puis se leva furieusement.

-          Je ne te demande pas ton avis, jeune fille ! Tu épouseras celui que je souhaite,  et personne d’autre ! Depuis quand une fille ose contester l’autorité de son père ? Va dans ta chambre, et n’en sors que lorsque je te l’autoriserai.

 

Marie-Alice, désespérée, écrivit un petit billet qu’elle remit à la servante, puis se réfugia dans son lit à baldaquin, dont elle tira les rideaux pour que personne ne la voie ainsi effondrée. La nuit venue, elle entendit un bruit sec. Elle se releva, tendant l’oreille. Puis elle entendit une voix, étouffée, qui l’appelait, suivie de près par un autre bruit sec. Elle se leva le plus silencieusement possible, et se dirigea vers sa fenêtre.

C’était Arthur, grelottant de froid. Elle ouvrit sa fenêtre, tentant de faire le moins de bruit possible, et Arthur se hissa à l’aide d’une statue dont le piédestal se révéla très commode.  Il se laissa tomber dans un fauteuil, hors d’haleine, et elle fut touchée du risque qu’il avait prit pour venir la voir. Au bout de quelques instants, il lui prit les mains, et murmura :

-          Je suis venu le plus vite possible, mon amour. Que se passe-t-il ? Ton père t’oblige à te marier ?

Marie-Alice s’effondra dans ses bras en sanglotant, et il lui souffla :

-          Ne t’inquiète pas, je ne te laisserai pas épouser cet homme, si riche soit-il. C’est la première fois que je rencontre une fille de marquis comme toi, qui ne soit pas pervertie par l’argent ! Je te protégerai !

-          Mais… Mais qu’allons n…nous fai… faire ? sanglota la jeune fille.

-          Nous allons partir.

A ces mots, Marie-Alice se releva, surprise.

-          Partir ? répéta-t-elle. Mais pour aller où ?

-          Qu’importe ! Tout mais loin d’ici, seuls tous les deux !

Arthur vit le regard effrayé de la jeune fille, qui pesait le pour et le contre.  Le regard de Marie-Alice se posa alors sur sa robe de mariée, qu’elle avait essayée quelques heures auparavant. Son regard trembla, et ce fut d’une voix ferme qu’elle répondit :

-          Tous les deux. A jamais.

-          A jamais ! répéta Arthur, en enlaçant ses doigts.

 

Il fut convenu qu’ils s’enfuiraient dans trois jours, le père de Marie-Alice étant absent.

Elle mit à profit ces trois jours pour rassembler tout l’argent qu’elle put, qu’elle donna à Arthur en regardant ailleurs, la honte d’avoir volé son père lui cuisant les joues.

Le troisième jour au soir, enfin, elle enfila la robe la plus chaude qu’elle avait, et sortit par la fenêtre. Elle devait retrouver Arthur dans une ruelle sombre, après avoir échappé à la surveillance des gardes.

Elle se rendit à l’endroit prévu, et attendit Arthur. Les minutes passèrent, et Arthur ne venait toujours pas. Elle avait froid, sommeil, mais elle luttait pour garder les yeux ouverts. Soudain, une idée lui traversa l’esprit : et si un brigand avait attaqué Arthur, pour lui voler son argent ?  Elle laissa échapper un petit cri de terreur à cette idée, et se terra dans un coin sombre.

Des silhouettes passaient de temps à  autre, des silhouettes de personnes ivres, malodorantes, suivies parfois de près par une ombre au grand couteau. Les heures s’égrenèrent, Marie Alice sentait le froid paralyser ses membres, mais elle ne perdait pas espoir. En outre, on avait déjà dû remarquer sa disparition, à cette heure avancée de la nuit. Si elle rentrait maintenant, elle était bonne pour le couvent. Et elle ne pouvait se résoudre à l’idée de ne plus voir Arthur, elle patientait donc, ses larmes gelant sur ses joues.

 

A l’aube enfin, elle comprit qu’il ne viendrait plus. Ce fut un déchirement, une douleur insoutenable au cœur de sa poitrine. Si elle mourrait de douleur, là, maintenant, quelqu’un s’en rendrait-il compte ?
Mais elle ne mourut pas, même si la douleur ne fit que s’amplifier.  Elle s’étendit  à même le sol, et ferma les yeux.

 

On rapporte qu’au matin, un commerçant trouva un corps sans vie, vêtue d’habits très coûteux,  dans la ruelle derrière sa boutique.




On raconte également que la milice arrêta un jeune homme du nom d’Arthur, qui était en possession d’une immense fortune. Il s’avéra que ce jeune homme ne s’appelait pas Arthur mais Gauvin, qu’il n’était pas paysan mais fils disgracié d’un duc, et qu’il avait pour habitude de séduire des jeunes filles pour leurs soutirer leur argent.

Il s’en vanta apparemment un peu trop…

 

 


Par Prune - Publié dans : Nouvelles - Communauté : ecrivains en herbe
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